EUROPE - Histoire de l’idée européenne


EUROPE - Histoire de l’idée européenne
EUROPE - Histoire de l’idée européenne

Le mot «Europe» a fait son apparition, dans un sens géographique, dès le VIIe siècle avant J.-C. Simple péninsule de l’Asie, ses limites orientales restent arbitraires. On peut même discuter de ses limites occidentales et accepter ou non d’y rattacher certaines îles. Mais ces débats de frontières resteraient académiques si, au cours des siècles, le concept d’Europe ne s’était pas chargé d’idées et de passions politiques. Parler de l’«idée européenne», c’est évoquer le problème de savoir si, au-dessus des peuples, des langues, des religions, des États, il n’existe pas une «communauté supérieure», distinguant des continents massifs qui, de près ou de loin, l’entourent, la petite presqu’île découpée par les mers.

Les Grecs dispersés sur trois continents se considéraient comme différents des « barbares ». L’unité de l’Empire romain était la Méditerranée et non l’Europe. Les Arabes, en envahissant l’Espagne, l’Italie du Sud et la Gaule, auraient pu, comme les Romains, dominer le pourtour méditerranéen. C’est leur reflux, de la bataille de Poitiers (732) à la Reconquista espagnole (achevée au XVe siècle), qui a mis en lumière une idée «politique» de l’Europe, fondée sur la Chrétienté. Une seule fois, sous Charlemagne, une unité politique a coïncidé pratiquement avec la zone d’influence de l’Église romaine. Pendant le reste du Moyen Âge, le rêve a persisté d’unifier l’Europe sous la direction soit de l’empereur, soit du pape.

L’apparition, dès le XVe siècle, d’États modernes structurés a détruit les perspectives d’unité par la religion. L’idée européenne a alors pris – jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale – trois formes principales: Europe de l’équilibre ou du «concert», admettant l’indépendance des États (surtout des grands), garantie par l’observation du droit des gens et de règles traditionnelles (balance of power ); Europe unifiée par la conquête: tel a été l’objet des deux entreprises fort différentes de Napoléon et de Hitler; Europe volontairement unifiée, mais celle-ci n’a pas dépassé le stade des projets et des rêves: c’est tardivement, au XXe siècle, que des hommes politiques ont paru admettre la perspective d’une unification concertée.

La fin de la Seconde Guerre mondiale marque une coupure absolue. Le monde est devenu «bipolaire» et la puissance s’est concentrée en deux États dont l’un est partiellement européen et l’autre peuplé pour 90 p. 100 par l’immigration européenne. Les «puissances» européennes, à force de s’être combattues, ont perdu une prépondérance technique et politique qui leur avait permis de conquérir en quatre siècles la quasi-totalité du monde. L’idée d’unité cesse alors d’être affaire d’écrivains pour devenir l’une des préoccupations essentielles des hommes d’État. Robert Schuman, Alcide De Gasperi, Konrad Adenauer, souvent inspirés par Jean Monnet, appuyés par les États-Unis et en opposition avec l’U.R.S.S., ont réussi à créer des institutions communautaires, soit pour l’ensemble de l’Europe non communiste, soit, sur le plan économique, pour six pays occidentaux. De l’unification économique, passera-t-on à l’unification politique? On se heurte là à des résistances imprévues, dont le général de Gaulle, hostile à l’«intégration», a été le symbole. Le problème politique est posé, mais non résolu.

1. L’Europe «géographique» de l’Antiquité

L’Europe est une héroïne mythologique, l’une des trois mille Océanides ou une Phénicienne enlevée par Zeus qui avait pris pour la séduire la forme d’un taureau. Pourquoi son nom a-t-il été donné à un territoire? Hérodote, au Ve siècle avant J.-C., se posait déjà la question: «Le plus curieux, c’est que la Tyrienne Europe était de naissance asiatique et n’est jamais venue sur cette terre que les Grecs appellent maintenant Europe.» Et, conclut-il avec philosophie, «nous utiliserons les noms établis par la coutume» (Histoires , VII, 185).

Le mystère n’a pas été percé. Dès la fin du VIIe siècle, un contemporain d’Hésiode, dans le poème À Apollon pythien, évoque «ceux qui vivent dans le riche Péloponnèse et ceux de l’Europe et tous ceux des îles baignées par les vagues». On applique alors le mot «Europe» à une partie de la Grèce continentale. Puis il en arrive à désigner, dans la mesure des connaissances géographiques d’alors, l’ensemble de la péninsule rattachée à l’Asie, Hérodote en fixant la limite orientale au Tanaïs (le Don). Aujourd’hui, l’Europe s’étend jusqu’à l’Oural. Mais il s’agit là d’une définition arbitraire, les limites entre Europe et Asie n’étant pas tranchées par une frontière géographique incontestable.

Les Grecs

C’est, dit Hérodote, une «terre excessivement belle, qui porte toutes sortes d’arbres fruitiers» (VII, 5). Mais ni lui ni aucun des auteurs grecs n’attache à l’Europe une signification politique quelconque. Un Grec est fier d’être grec, se sent supérieur aux autres peuples, qu’il appelle uniformément «barbares». Or les Grecs habitent l’ouest de l’Asie Mineure, les archipels de la mer Égée, l’actuelle Grèce continentale, le sud de l’Italie et de la Sicile. Ils ont d’importantes colonies au nord-est de l’Afrique, en Méditerranée occidentale, sur les côtes de la mer Noire. Divisés politiquement en cités qui se font la guerre, les Grecs sentent le monde hellénique qui les groupe tous comme une «communauté supérieure», et diverses institutions – tels les jeux Olympiques – attestent cette unité profonde.

Aristote estime que «les nations habitant les endroits froids et celles de l’Europe sont pleines de courage, mais parfois déficientes en intelligence», que «les peuples d’Asie sont intelligents et habiles de tempérament, mais manquent de courage [...].

«Mais la race grecque participe aux deux caractères, précisément parce qu’elle occupe la position géographique médiane, de sorte qu’elle est à la fois courageuse et intelligente» (Politique , VII, 6, 1327 b sqq.). Il y a donc un «pan-nationalisme» grec, et aucune notion d’une solidarité des Grecs d’Europe avec d’autres peuples du même continent.

Les Romains

Certes, Rome est une ville européenne. Mais l’extraordinaire conquête des Romains a pour axe la Méditerranée, mare nostrum , dont elle atteint et dépasse tous les rivages dès le Ier siècle après J.-C. En revanche, elle ne s’étend pas à toute l’Europe. Selon le géographe Strabon, qui écrivit peu avant l’ère chrétienne, les Romains «tiennent presque toute l’Europe, excepté la partie qui se trouve au-delà de l’Ister [Danube] et les parties bordant l’Océan entre le Rhin et le Tanaïs [Don]». Cependant, deux grandes zones européennes lui sont à peu près inconnues: les Pays scandinaves – on a vu qu’il confond Baltique et Océan – et les vastes plaines du Nord entre le fond de la Baltique et le Don. Les Romains ne pourront jamais conquérir la Germanie, et c’est sous Trajan seulement (98-117 apr. J.-C.) qu’ils dépasseront notablement le Danube en s’emparant de la Dacie (Roumanie).

Le mot «Europe» apparaît peu dans la littérature gréco-latine. Il est presque réservé aux écrivains géographes, lesquels ont d’ailleurs pour elle une certaine prédilection. Avant de décrire les autres continents, Strabon s’exprime ainsi: «Je dois commencer par l’Europe parce qu’elle est à la fois variée de formes et admirablement adaptée par la nature au développement de l’excellence en hommes et en gouvernements et aussi parce que, grâce à ses ressources, elle a contribué à l’amélioration des autres continents» (Géographie , II, 5, 8). Pline l’Ancien, écrivant son Histoire naturelle moins d’un siècle après Strabon, l’imite: «Je parlerai d’abord de l’Europe qui a engendré le peuple vainqueur de toutes les nations, qui est de beaucoup la plus belle des terres» (III, 1).

Ce sont là de brefs élans d’enthousiasme, non des vues politiques.

Les Barbares

L’énorme machine administrative romaine imposait à l’Empire des institutions communes. Elle fut ébranlée au IIIe siècle par les premières invasions barbares, reconstituée au IVe sous la forme nouvelle d’un Empire divisé en quatre, la tétrarchie de Dioclétien, anéantie au Ve siècle. Dès 395, l’Empire d’Orient se sépara définitivement de l’Empire d’Occident. Celui-ci s’effondra en 476 sous les coups des Barbares. Certes, au VIe siècle, Justinien, à l’apogée de l’Empire de Byzance, réussit à reconquérir une partie de l’Occident. Son succès fut éphémère. Des royaumes barbares, incertains et mouvants, s’établirent, Francs en Gaule du Nord, Wisigoths en Aquitaine et en Espagne, Vandales en Afrique, Ostrogoths en Italie du Nord, etc. La vie intellectuelle se dégrade sous les coups de ces peuples vigoureux, mais frustes, et, au VIe siècle, elle n’existe plus guère que dans les monastères de la lointaine Irlande.

Pendant cette ère tourmentée, le mot même d’Europe a presque disparu. On le voit mentionné, sans commentaire, par Procope, l’historien de Justinien, et c’est à peu près tout.

Curieusement, tandis que se développe, à partir de Grégoire le Grand (590-604), l’influence de l’Église de Rome qui lance partout des missions évangélisatrices, en rivalité avec les Églises d’Orient, un nouveau phénomène va imposer aux Européens la conscience de leurs particularités: la conquête arabe.

2. L’Europe aux dimensions de la Chrétienté (VIIe-XVe siècle)

C’est en 622 qu’a lieu l’hégire, fuite de Mahomet de La Mecque à Médine. Cet événement, absolument ignoré des Européens d’alors, marque symboliquement la fondation d’une religion nouvelle, mais aussi la prochaine conquête d’un empire.

En 711, ヘ riq franchit les colonnes d’Hercule devenues, grâce à lui, le détroit de Djabal al- ヘ riq (Gibraltar). L’Espagne byzantine s’écroule. Les Arabes traversent les Pyrénées, et le reflux ne commencera que lorsque Charles Martel les aura arrêtés à Poitiers (732).

C’est la conquête arabe qui fait resurgir le mot même d’Europe et qui, surtout, pour la première fois, lui donne un sens politique. Le moine britannique Bède le Vénérable (673 env.-735) l’emploie deux fois. Mais surtout, en 769, trois décennies après Poitiers, l’Espagnol Isidore le Jeune, racontant la bataille, appelle l’armée de Charles Martel l’armée «des Européens»: «Sortant le matin de leurs maisons, les Européens aperçoivent les tentes bien rangées des Arabes».

Par quels cheminements intellectuels en est-on venu là? On l’ignore. L’important est de comprendre que la lutte contre les envahisseurs arabes a été celle des chrétiens contre les musulmans et qu’elle a révélé, partout où elle se produisait (Espagne, Gaule franque, Italie du Sud), une nouvelle solidarité, renforcée par l’action des papes à un moment où les communications avec le monde byzantin étaient bien réduites et malgré les luttes intestines.

Charlemagne

La solidarité atteignit un éphémère apogée avec les conquêtes de Charlemagne, roi franc couronné empereur par le pape en 800. Dès le début de son règne, un clerc du nom de Cathulf lui recommande de remercier Dieu qui lui a donné la domination sur l’«Europe». En 799, le poète Angibert appelle Charlemagne «chef vénérable de l’Europe», «roi, père de l’Europe»: «Charles, savant, modeste [...] maître du monde, bien aimé du peuple [...] sommet de l’Europe [...] est en train de tracer les murs de la Rome nouvelle.»

Il y a alors à peu près coïncidence entre la notion d’Europe et celle de Rome nouvelle, c’est-à-dire d’Empire d’Occident reconstitué. Charles, béni et sacré par le pape, exerce sur celui-ci une influence déterminante. L’Europe, c’est alors la Gaule, l’Espagne non musulmane, les Pays-Bas, la Germanie, l’Italie où Charlemagne triomphe des Lombards. L’Empire coïncide avec les pays de l’actuel Marché commun, non compris les aires de mission des catholiques romains. Mais il est bien distinct de l’Empire d’Orient. D’ailleurs, en 863, l’Église d’Orient se sépare de celle de Rome (le schisme définitif date de 1058).

L’empire de Charlemagne ne lui survit guère. Le partage de Verdun s’opère en 843. L’empire des Othons, aux Xe et XIe siècles, aura des dimensions bien plus modestes, ce qui n’empêche pas l’auteur des Annales de Quedlinburg , évoquant le couronnement d’Othon III en 996, d’écrire avec quelque exagération: «Cette intronisation, accomplie par le Siège apostolique, a consacré comme empereur auguste notre seigneur Othon, jusqu’alors appelé roi, aux acclamations non seulement du peuple romain, mais aussi des peuples de toute l’Europe.»

Le rêve du Moyen Âge: la reconstitution de l’unité

Dès lors, Charlemagne a sa légende. Dans l’histoire fort compliquée d’un Moyen Âge où l’autorité s’éparpillait à l’infini, on n’examinera que les projets d’union, œuvre d’intellectuels, de partisans.

D’abord, le mot «Europe» se raréfie de nouveau. L’empire de Charlemagne était, selon l’historien Nithard († 858), tota occidentalis Europa. Le mot Occidens disparaît comme le mot Europa , et on y substitue celui de Christianitas , Chrétienté. Mais qui va gouverner la Chrétienté, le pape ou l’empereur? Un conflit de plusieurs siècles se déclenche, surtout à partir du pontificat de Grégoire VII (1073-1085), entre les partisans du sacerdotium – le pape supérieur à l’empereur et aux autres princes – et ceux du regnum – l’empereur se réservant la domination temporelle. Ainsi, il y a deux façons de concevoir l’unité, qui seule permettra d’achever la grande tâche des croisades et de la Reconquista : celle des partisans du pape, que l’on appellera guelfes, et celle des partisans de l’empereur, les gibelins. Parmi les projets impériaux, il faut citer celui du moine allemand Engelbert d’Admont, écrit en 1307 et 1310, et surtout le De monarchia de Dante (entre 1310 et 1313). Parmi les projets favorables au pape, celui d’Aeneas Sylvius, Piccolomini, le futur pape Pie II, en 1445. Enfin, en 1464, le roi de Bohême Georges de Pod face="EU Caron" ガbrady propose une troisième voie: l’unification par une ligue des princes chrétiens.

Mais le mot «Europe» n’apparaît guère. Il est devenu un raffinement de savants, au moins jusqu’au XIVe siècle. On le trouve une douzaine de fois dans l’œuvre de Dante, qui parle d’Europae nobilissima regio (De monarchia , II, 2). Notons, de la même époque, cette prophétie de Jordan de Séverac (XIVe siècle) qui revient de l’Inde où, écrit-il, les habitants lui ont dit: «Un jour viendra où les Européens conquerront le monde.»

En fait, les royaumes, qui, à travers le système féodal, accroissaient lentement leur puissance, ne voulaient être dominés ni par le pape ni par l’empereur. Les clercs et les doctes qui les entouraient, influencés par le droit romain, en déduisaient les idées qu’on traduira plus tard dans la formule célèbre: «Le roi est empereur en son royaume.»

3. L’Europe moderne, ses conquêtes et ses lois (du XVIe siècle à 1789)

La formation d’États modernes, à partir du XVe siècle, se manifeste concrètement par l’apparition d’armées permanentes, d’impôts permanents et d’administrations organisées se substituant aux simples serviteurs personnels du roi. L’Angleterre, la France, puis l’Espagne reconquise, le Portugal en furent les premiers modèles, encore encombrés de survivances féodales et seigneuriales.

Au moment même où ils se constituent, les progrès techniques (poudre à canon, boussole, gouvernail, etc.) vont permettre les grandes découvertes: côtes de l’Afrique avec le prince portugais Henri le Navigateur, découverte de l’Amérique par Christophe Colomb en 1492, accès direct à l’Inde par le Cap grâce à Vasco de Gama en 1498, etc. Soudain, le monde s’élargit sur les plans économique et culturel, et les Européens sont amenés à prendre conscience de leur originalité. La révolution intellectuelle qu’a été la Renaissance accroît en quelque sorte les audaces de la pensée. Le cadre de la Chrétienté craque de toutes parts. La Réforme protestante, à partir de 1517, divise même la Chrétienté en plusieurs partis qui s’entre-déchirent.

L’Europe face aux Turcs

Pourtant, l’expansion des Turcs ottomans aurait pu créer une vaste coalition européenne. C’est en 1453 qu’ils prennent Constantinople, anéantissant ainsi le vieil Empire romain d’Orient. Dans la notion de croisade contre les Turcs, l’Europe s’assimile à nouveau à la Chrétienté. On trouve cette idée chez le poète portugais Camões, qui parle de la «pauvre Europe» combattant le «féroce Ottoman». De même, le Tasse considère la lutte contre les Turcs comme celle de l’Europe contre l’Asie. De même Érasme. Quant à Luis Vives, il écrit: «Nous tenons, de Gadès à l’Ister, une zone qui s’étend entre les deux mers et qui est la très courageuse et très puissante Europe. Là, si nous nous unissions, nous ne serions pas seulement égaux à la Turquie, mais supérieurs à toute l’Asie.»

La croisade ne put se faire. Les querelles des États modernes l’empêchèrent. Entourée de trois côtés par l’énorme royaume de Charles Quint, la France de François Ier alla jusqu’à s’allier aux Turcs contre son ennemi, pourtant catholique. D’ailleurs, grâce à celui-ci et à ses successeurs, le reflux ottoman commence. La victoire de Lépante (1571) est le grand tournant après lequel la Turquie ne cessera de reculer jusqu’en 1919.

L’Europe face à l’Amérique

L’Amérique, prétendument peuplée de «sauvages», pose de tout autres problèmes. Elle est aisée à conquérir, mais les conquérants avides d’or entretiennent le mystère pour ne pas informer les rivaux. Ses habitants, si différents des Européens, sont-ils bons? La légende du «bon sauvage» existe dès le XVIe siècle, avant d’être reprise par Jean-Jacques Rousseau; Ronsard, dans les Îles fortunées (1553), rêve de s’y rendre «Loin de l’Europe et loin de ses combats». L’Amérique fournit aux Européens des sujets de réflexion, de comparaison. Mais elle leur apparaît comme un prolongement de l’Europe, ainsi que l’indiquent beaucoup de noms (Nouvelle-France, Nouvelle-Espagne, Nouvelle-Angleterre, Nouvelle-Grenade, Nova Scotia, Nouvelle-Amsterdam ou New York, etc.). À la fin du XVIIIe siècle, grâce à la révolution américaine, l’Amérique deviendra l’asile de la liberté et l’américanisme fleurira dans les milieux intellectuels européens.

L’Europe et la Russie

Considérés comme semi-barbares, les Russes font leur entrée en Europe avec le règne de Pierre le Grand (1682-1725). Sur des cartes que Montesquieu fait dresser par Robert de Vaugondy en 1756, figure une «Russie européenne» qui s’étend jusqu’à la Volga. On négligera encore longtemps la frontière de l’Oural. Et, surtout, un grand débat s’instaure, en Europe occidentale comme en Russie, pour savoir si les Russes sont ou non des Européens à part entière. «Les Russes ne seront jamais policés», écrit Rousseau (Contrat social , chap. VIII). Voltaire hésite. L’Italien Domenico Caracciolo, dans son Europe française (1777), dit au contraire que «la Moscovie autrefois barbare est aujourd’hui civilisée». Mais, civilisée ou non, la Russie est admise au XVIIIe siècle dans le «concert européen».

L’Europe de l’équilibre et de la légitimité

En face d’un monde élargi qu’elle va conquérir, l’Europe doit se donner une organisation. La dislocation de la Chrétienté médiévale et la formation des États modernes créent la coutume de l’«équilibre européen» et des règles de droit.

Imitant l’équilibre instauré par les princes italiens au XVe siècle, les puissances européennes, animées par la «raison d’État», considèrent en général que leur intérêt supérieur exige une certaine «balance» entre les principaux royaumes. François Ier l’a fait spontanément face à Charles Quint. Le cardinal Wolsey, ministre britannique, sut faire passer alternativement son pays de l’alliance espagnole à l’alliance française. C’est, dit William Robertson dans son History of the Reign of Charles V (1770), «la méthode pour empêcher tout monarque de s’élever à un degré de puissance qui serait incompatible avec la liberté générale». De plus en plus, les traités mentionnent dans leurs préambules que leur but est de restaurer «la paix de l’Europe». De plus en plus, les grandes puissances constituent un «concert», gérant les affaires des petits États, et ceux-ci cherchent leur survie en se plaçant sous la protection d’un grand, ou, parfois, bénéficient de la nécessité qu’il peut y avoir à créer un «État tampon». Mais, dans certains cas, l’équilibre européen aboutit au partage. L’exemple le plus célèbre est celui de la Pologne.

Progressivement s’établit, surtout à partir du De jure belli ac pacis (1625) de Grotius, un ensemble de règles qu’on appelle le droit des gens. Certains voudraient aller plus loin et élaborent des projets d’organisation européenne qu’on a appelés, du nom du livre de Thomas Morus (1516), des utopies. Les plus célèbres sont celles d’Émeric Crucé (1623), de Sully (1620 à 1635), de William Penn (1693), de l’abbé de Saint-Pierre (1713 à 1717), de Rousseau (1761), de Jeremy Bentham (1786 à 1789) et finalement le Projet de paix perpétuelle (Zum ewigen Frieden , 1795) d’Emmanuel Kant.

4. L’ère des nationalités (1789-1919)

Au moment où les États ne se souciaient que de balance of power et où les intellectuels pratiquaient le cosmopolitisme, on vit apparaître, d’abord en Europe occidentale, puis en Europe centrale et enfin dans les Balkans, une tendance nouvelle qui devait, aux XIXe et XXe siècles, gagner le monde entier: le sentiment national. Certes, le patriotisme est de toutes les époques; on aime le pays de ses pères et on cherche à en expulser les envahisseurs étrangers. Mais, dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, ce sentiment fruste se transforme en un concept élaboré: celui selon lequel chaque État, au lieu d’être délimité selon le hasard de la légitimité dynastique, doit coïncider avec une vaste communauté, la « nation ». Du principe des nationalités va surgir le «nationalisme» (le mot apparaît pour la première fois en 1798 dans un texte de l’abbé Barruel). Pour le nationaliste absolu, la nation devient la valeur suprême (et non l’humanité, ni une religion, ni évidemment l’Europe). Donc le souci de chaque nation est d’accroître sa puissance, même au détriment des autres, considérées comme inférieures. Si le principe des nationalités s’adapte fort bien à l’idée d’une communauté européenne, il est évident que le nationalisme constitue pour l’Europe une force de dissociation, un ferment de guerres d’autant plus puissant que les opinions publiques prennent conscience d’elles-mêmes et que de grandes passions collectives enveniment les conflits déclenchés par les princes.

Même sans volonté d’impérialisme, le principe des nationalités est générateur de luttes car il a des sources diverses. Avec Herder, puis Fichte, Jahn, Arndt, en Allemagne, l’idée de nation est fondée sur la langue et les traditions populaires. Avec la notion britannique de la self-determination , utilisée par les colons américains en 1776 pour réclamer leur indépendance, avec les principes de la Révolution française, la nation est déterminée par la volonté collective des habitants. Ainsi l’Alsace, de dialecte germanique, est allemande pour le premier principe (dit allemand ou romantique). Elle est française selon le second, car ses habitants ont clairement manifesté leur volonté d’être français.

Légitimité et nationalité sous la Révolution française

Pendant plus d’un siècle, de 1789 à 1919, l’idée d’Europe va se trouver aux prises avec un bouleversement révolutionnaire du droit international.

Selon le principe de la légitimité, un territoire appartient à un souverain, lequel a le droit, par traité en bonne et due forme, de le céder à un autre souverain. Les adversaires de la France révolutionnaire, puis impériale, les traditionalistes ont lutté pour le maintenir. Leur plus brillant théoricien, l’Anglais Edmund Burke, estime que les «prétendus droits de l’homme» et les tentatives faites «pour les introduire dans toutes les nations d’Europe» risquent de briser la légitimité et l’équilibre. La France n’annexe-t-elle pas des territoires sans traités, sous prétexte qu’elle obéit aux vœux des populations? On ne peut négocier avec une telle France. Il faut qu’elle revienne à «l’ensemble de la politique et de l’économie de tous les pays de l’Europe», c’est-à-dire qu’on y restaure la monarchie. Alors, il ne faudra pas trop la diminuer, car elle est indispensable à l’équilibre européen.

Au contraire, les révolutionnaires et leurs partisans veulent faire accéder tous les peuples à la «liberté» contre les tyrans. La première annexion, opérée en 1791, est typique: Avignon et le comtat Venaissin, qui appartenaient au pape, sont réunis à la France à la suite non d’un traité, mais d’un plébiscite. Toutefois, en promettant de «porter fraternité et secours à tous les peuples désireux de recouvrer leur liberté» (décret du 19 novembre 1792), la France se lance dans une guerre qui devient bientôt une guerre d’«expansion révolutionnaire». Sous prétexte d’apporter la liberté à certains peuples, on les annexe à la France, la «grande nation». De même apparaît dans un discours de Danton du 31 janvier 1793 l’idée ambiguë de «frontières naturelles». Or «l’agrandissement d’une nation excite l’envie et la haine» (F. Pagès, Histoire secrète de la Révolution française , t. II). Le nationalisme expansionniste et révolutionnaire de la France va non seulement aboutir à la diffusion du principe des nationalités, mais encore susciter par réaction des passions nationalistes ardentes.

Napoléon et l’Europe

Napoléon poursuit les conquêtes révolutionnaires, mais dans un tout autre esprit: par ambition de conquérant. Un problème reste posé. A-t-il été un impérialiste à l’état pur, rêvant de conquêtes, où qu’elles se dirigent? A-t-il été un patriote et un nationaliste français avide d’agrandir son pays, alors le plus peuplé? Ou a-t-il songé à unifier l’Europe? Dans les faits, il la domine de façon éphémère. «Il est le souverain de l’Europe», écrit Metternich en 1809. Dans la doctrine, cela est moins sûr, car il n’en a traité qu’à Sainte-Hélène et a pu reconstruire après coup un plan qui n’avait pas été le sien lors de ses succès. «Une de mes grandes pensées, dit-il à Las Cases le 11 novembre 1816, avait été l’agglomération, la concentration des mêmes peuples géographiques qu’ont dissous, morcelés les révolutions et la politique [...] J’eusse voulu faire de chacun de ces peuples un seul et même corps de nation.» Mais cette conception d’une Europe fondée sur la conquête se heurta non seulement aux rois, mais à leurs peuples.

Nationalisme et idée d’Europe au XIXe siècle

C’est au moment même où le nationalisme s’étend en intensité et en surface que les penseurs, sinon les hommes politiques, se mettent à réfléchir le plus intensément sur l’idée d’Europe. Le schéma général de l’évolution est la montée du nationalisme dans les milieux bourgeois libéraux, républicains et populaires. Les traités de 1815 tentent de restaurer la légitimité. Mais, par étapes successives – 1820-1823, 1830-1831, 1848-1850, et surtout à partir de 1859 – l’ancien ordre se désagrège. Les nations divisées, Italie et Allemagne, s’unifient. Les nations dominées par l’Empire d’Autriche ne parviennent pas à acquérir leur autonomie avant 1918, non plus que la Pologne. Mais l’Empire ottoman se désagrège en Europe. Les États de Serbie, Grèce, Montenegro, Roumanie, Bulgarie apparaissent tour à tour.

C’est là le germe des terribles luttes du XXe siècle. Prévoyant celles-ci, quelques penseurs cherchent d’avance à les éviter. On ne les trouve pas du côté de Karl Marx et de ses disciples, qui cherchent à développer contre les États et leur nationalisme l’internationalisme prolétarien, mais plutôt chez les réformateurs utopistes tels que Saint-Simon, dont le projet de 1814 tend à «rassembler les peuples d’Europe en un seul corps politique en conservant à chacun son indépendance nationale», Philippe Buchez, dont la revue s’appelle L’Européen, ou Mazzini qui propose de satisfaire d’abord les sentiments nationaux et républicains, puis de créer une fédération des républiques européennes. L’expression «États-Unis d’Europe» apparaît, en 1848, chez Henri Feugueray, disciple de Buchez, chez l’Italien Cattaneo, chez Victor Hugo qui déclare: «Un jour viendra où l’on verra ces deux groupes immenses, les États-Unis d’Amérique, les États-Unis d’Europe, se tendant la main par-dessus les mers» (Douze Discours , 1850).

Mais la victoire de l’Allemagne sur la France, en 1871, arrête ce mouvement. L’Europe se divise en deux systèmes d’alliances dont le concert des grandes puissances n’élimine pas les rivalités. C’est la paix armée. «Qui parle d’Europe a tort», dit Bismarck. L’Europe, certes, connaît alors sa dernière grande vague de colonisation. Elle conquiert l’Afrique et l’Asie du Sud-Est. Mais, au lieu d’unir les Européens dans un effort commun, la conquête coloniale ne fait que transposer au-delà des mers l’âpreté des rivalités européennes.

Et l’«équilibre européen», poussé jusqu’à l’absurde, va, de 1914 à 1918, se traduire par l’affrontement sanglant de deux groupes d’États le long de la ligne infranchissable des tranchées.

5. Le drame de l’Europe (1920-1945)

La guerre, a dit Romain Rolland en septembre 1914, est un «crime contre l’Europe». De fait, la guerre, les traités, l’après-guerre sont le signe de son déclin. La guerre, parce que les Européens s’entre-tuent, se ruinent et ont besoin de l’intervention américaine pour trancher leur épuisante querelle. Les traités, parce que le président américain Wilson y impose la substitution d’un organisme mondial, la Société des Nations, au vieux «concert européen» générateur de guerre. L’après-guerre, parce que rien n’est fait pour empêcher le nationalisme allemand de chercher une revanche. La Russie, devenue bolchevique en 1917, est tenue à l’écart et ne cache d’ailleurs pas qu’elle veut détruire les régimes bourgeois. Une terrible crise économique, de 1929 à 1933, achève de renfermer les peuples d’Europe dans un égoïsme peureux, ou suscite des régimes de violence, en particulier celui de Hitler, qui arrive au pouvoir le 30 janvier 1933.

Les intellectuels et le déclin de l’Europe

De ce déclin, tout le monde est conscient. C’est le «crépuscule de la civilisation», écrit Jacques Maritain. Des hommes aussi divers que Jules Romains, Julien Benda, Henri Massis, Pierre Drieu La Rochelle, Lucien Romieu en France, Huizinga aux Pays-Bas, Guglielmo Ferrero en Italie, Ziegler dans les pays de langue allemande, sir Arthur Salter et Hilaire Belloc au Royaume-Uni décrivent la décadence et, pour la plupart, ne voient le salut que dans une union européenne.

Mais, sur le plan politique, on a des vues moins larges. Certes, Aristide Briand parle, en juillet 1929, d’«États-Unis d’Europe», et tente, en 1929-1930, de créer «une sorte d’union fédérale» des vingt-sept États européens membres de la S.D.N. Mais en aucun cas, dit-il, les États ne perdront leur souveraineté. Et d’ailleurs, si modeste soit-il, son projet échoue, principalement devant les résistances anglaises. De même, le comte Coudenhove-Kalergi, diplomate autrichien, lance l’idée d’une «Paneurope» qui groupe de nombreux parlementaires. L’avènement de Hitler balaie tous ces efforts.

L’«Europe nouvelle» de Hitler

Comme Napoléon, Hitler s’est lancé à la conquête de l’Europe. Comme lui, il l’a contrôlée pendant une période brève aux yeux de l’historien, interminable pour ceux qui en ont souffert. Mais la ressemblance s’arrête ici. Napoléon n’a pas exécuté six millions de juifs. L’Europe de Hitler, dont les ressources et les hommes étaient exploités par la machine de guerre nazie, était conçue comme une pyramide dominée par le Grand Reich allemand de cent millions d’habitants, supérieur aux autres peuples. À ses côtés, des alliés qui sont surtout des satellites. En dessous, des vaincus, occupés par la Wehrmacht. Puis viennent les protectorats ou gouvernements généraux de Bohême, de Pologne, des territoires de l’Est, habités par la race inférieure des Slaves et constituant le Lebensraum ou espace vital. Plus bas encore, les juifs, systématiquement exterminés.

C’est au nom de l’«Europe nouvelle» que Hitler lança la «croisade antibolchevique». Les Allemands, dit-il, seront «capables de fournir à toute l’Europe sa classe dirigeante [...] Les générations qui nous suivront accepteront certainement l’unification de l’Europe que nous sommes en train d’accomplir.»

Mais l’Europe de l’esclavage conçue par Hitler fut vaincue par les Alliés et par la résistance des peuples. Il faut noter que, parmi des préoccupations plus immédiates, les mouvements de résistance occidentaux élaborèrent pour l’avenir divers projets d’union dont le plus remarquable fut un «Projet de déclaration des résistances européennes» (1944) prévoyant «une union fédérale entre les peuples européens».

6. Le réveil de l’Europe

L’Europe ruinée et divisée et les projets d’union

Amorcée par la Première Guerre mondiale, la décadence de l’Europe atteint son comble en 1945. Ruinée, dévastée, elle doit, pour se nourrir et se rééquiper, soit faire appel à l’aide américaine (plan Marshall de juin 1947, voté en avril 1948), soit se condamner à maintenir pendant de longues années un niveau de vie à peine tolérable. La première solution est adoptée par les pays occidentaux; la seconde par les pays socialistes, qui disposent, surtout à l’époque de Staline, de régimes dictatoriaux seuls capables d’exiger un sacrifice durable. Car l’Europe est aujourd’hui divisée, de part et d’autre de l’Elbe et de l’Adriatique, par une ligne de partage idéologique et politique que Churchill appelle le « rideau de fer». Le monde est dominé par deux puissances en quelque sorte extérieures à l’Europe, les États-Unis et l’U.R.S.S.

L’idée vient donc tout naturellement que désormais, l’échelle de la puissance ayant changé, les États petits et moyens d’Europe occidentale doivent s’unir pour garder, collectivement, leur indépendance. D’ailleurs, pour de longues années, ils ne sauraient seuls assurer leur défense, même unis. Les régimes socialistes, créés, sauf en Yougoslavie, par l’intervention de l’Armée rouge (entre 1945 et 1948), s’allient bilatéralement à l’U.R.S.S., puis concluent le pacte de Varsovie en mai 1955. La plupart des autres États adhèrent à partir d’avril 1949 à l’«alliance atlantique». Si certains songent à unifier l’Europe occidentale pour créer une «troisième force», beaucoup de réalistes en viennent à penser qu’elle dépendra longtemps encore de la protection américaine.

Le caractère le plus frappant de l’immédiat après-guerre, c’est qu’aux projets individuels de théoriciens bien intentionnés se substituent des mouvements politiques collectifs qui ont la ferme volonté d’aboutir à des résultats concrets. En attendant que leur action pénètre au sein des gouvernements, ces mouvements se multiplient, surtout en 1947: Union européenne des fédéralistes, Comité international d’études et d’action pour les États-Unis socialistes d’Europe qui deviendra la Gauche européenne, United Europe Movement (1947) fondé par Winston Churchill, alors leader de l’opposition. De 1947 datent également la Ligue européenne de coopération économique, les Nouvelles Équipes internationales (de tendance démocrate-chrétienne) et la reconstitution de l’Union parlementaire européenne du comte Coudenhove-Kalergi. Dès décembre 1947, une coordination est établie entre ces mouvements.

Le Mouvement européen et les gouvernements

Le tournant décisif est marqué par le Congrès de l’Europe, tenu à La Haye du 7 au 10 mai 1948, qui rassemble huit cents personnalités favorables à l’unification européenne et appartenant à tous ces groupements. Il en sortit deux réalisations: d’abord la création du Mouvement européen, présidé par Winston Churchill, Léon Blum, Paul-Henri Spaak et Alcide De Gasperi, vaste organisme de coordination; ensuite une initiative gouvernementale. Le ministre français des Affaires étrangères, Georges Bidault, certainement impressionné par la conférence de La Haye, proposa, le 19 juillet 1948, aux pays signataires du pacte de Bruxelles (France, Royaume-Uni, pays du Benelux), la création d’une Assemblée européenne à laquelle seraient invités d’autres pays. Son successeur, Robert Schuman, suivit cette voie de façon plus systématique et peut donc être considéré comme l’un des «pères de l’Europe».

On se heurta à une difficulté de principe. La France et le Benelux souhaitaient profiter d’un courant d’opinion alors puissant pour créer un pouvoir supranational, émanant d’une assemblée élue au suffrage universel. Les Britanniques, hostiles à cette thèse, proposaient la création d’un simple conseil des ministres prenant les décisions à l’unanimité. On trouva un compromis: création d’une assemblée consultative, désignée par les parlements nationaux, et d’un conseil des ministres. En fait, ce compromis, en refusant tout pouvoir réel à ces organismes (appelés globalement Conseil de l’Europe), se rapprochait plus des vues anglaises que de celles exprimées par la France.

La première session du Conseil de l’Europe eut lieu en août 1949, groupant douze nations (plus tard seize). Elle attira l’attention, mais on s’aperçut vite qu’aucun progrès réel n’avait été accompli en vue d’une unification, et l’opinion s’en désintéressa.

Intégration fonctionnelle

Troublé par le conflit de la Sarre qui divisait la France et l’Allemagne de l’Ouest récemment constituée, Robert Schuman, inspiré par Jean Monnet, proposa une solution beaucoup plus hardie dans son célèbre plan du 9 mai 1950: placer la production française et allemande de charbon et d’acier «sous une haute autorité commune, dans une organisation ouverte à la participation des autres pays d’Europe». La Haute Autorité étant indépendante des États, on aurait enfin, dans un secteur limité, un abandon de souveraineté nationale en faveur d’un pouvoir supranational. Tenant à cette formule, Robert Schuman et le chancelier Adenauer refusèrent d’admettre l’Angleterre si celle-ci n’acceptait pas le principe de la supranationalité. L’Italie, les pays du Benelux, la France, l’Allemagne de l’Ouest – Londres ayant refusé – constituèrent donc une communauté restreinte géographiquement et fonctionnellement (traité du 18 avril 1951). À la Communauté européenne du charbon et de l’acier (C.E.C.A.) on essaya bientôt d’en ajouter une autre. La guerre de Corée ayant amené les Américains à préconiser le réarmement allemand, le gouvernement français (plan Pleven d’octobre 1950) proposa de l’accomplir au sein d’une armée européenne groupant les Six de la C.E.C.A. Un traité instituant une Communauté européenne de défense (C.E.D.) fut signé à Paris le 27 mai 1952. Mais, alors que le charbon et l’acier ne posaient guère de problèmes passionnels, il n’en fut pas de même pour les armées. Après de longues et pénibles hésitations, l’Assemblée nationale française, le 30 août 1954, refusa de ratifier le traité de Paris, ouvrant la première des grandes crises qu’ait connue la politique «européenne» après 1945.

La «relance européenne»: Marché commun et Euratom

Une fois passée la tourmente suscitée par le rejet de la C.E.D., les dirigeants des Six s’orientèrent à nouveau vers l’intégration économique. Jean Monnet, qui avait été le premier président de la Haute Autorité de la C.E.C.A., démissionna et constitua un Comité d’action pour les États-Unis d’Europe, groupant les représentants de tous les partis et syndicats européens favorables à l’unification de l’Europe. Sous son impulsion, les ministres des Affaires étrangères des Six se réunirent à Messine et envisagèrent une fusion des économies nationales, ainsi que des industries atomiques non militaires. Toujours dans le cadre des Six, le traité de Rome du 25 mars 1957 institua la Communauté économique européenne (C.E.E., ou Marché commun) et la Communauté européenne de l’énergie atomique (Euratom), qui devaient commencer à fonctionner par étapes, à partir du 1er janvier 1959.

Sans exposer les détails des institutions, on peut noter que la supranationalité est moins évidente dans ces deux nouvelles communautés que dans la C.E.C.A. Il n’y a plus de Haute Autorité, mais une Commission exécutive, laquelle dépend d’un Conseil des ministres représentant les États et décidant à l’unanimité (plus tard seulement à la majorité).

Le général de Gaulle, l’Angleterre et l’intégration

Jusqu’en 1958, deux tendances s’affrontaient: partisans de l’unification européenne (sous des formes diverses: centralisation, fédération), qui pensaient y parvenir par étapes, et adversaires. Ceux-ci groupaient les communistes, hantés par l’idée d’une «Europe des trusts», d’une Europe antisoviétique, et les nationalistes favorables au maintien de la souveraineté des États. On l’avait bien vu avec le rejet de la C.E.D. où les votes des opposants avaient été essentiellement ceux des communistes et des gaullistes pourtant divisés sur la plupart des autres points.

L’arrivée au pouvoir du général de Gaulle (1er juin 1958) allait rendre le problème beaucoup plus complexe. Sa conception de l’Europe n’a pas été entièrement négative. Du reste, elle ne s’est formulée que progressivement.

En 1958, à la surprise générale, de Gaulle s’associe avec Adenauer pour sauver le Marché commun d’une vaste offensive diplomatique des Britanniques qui essaient de le diluer dans une zone de libre-échange s’étendant à toute l’Europe occidentale. Ainsi, grâce au Général, la Communauté économique commence à fonctionner le 1er janvier 1959.

Une fois libéré de la guerre d’Algérie, le Général proclame avec netteté qu’il est hostile à toute intégration politique où disparaîtrait la souveraineté de la France. Il préconise, par contre, une coopération étroite avec des États, pouvant aboutir à une confédération. Tel est l’objet du plan Fouchet, proposé en octobre 1961, et qui ne fut pas accepté par les partenaires de la France.

En juillet 1961, le Royaume-Uni, pressé par les Américains, posa sa candidature au Marché commun; toujours peu favorable à la supranationalité politique, Londres voulait néanmoins bénéficier des avantages économiques de la Communauté. Or, le 14 janvier 1963, le général de Gaulle manifesta son opposition à l’entrée de la Grande-Bretagne, sous des prétextes économiques, mais certainement avec des raisons politiques: voulant rendre l’Europe «indépendante» des États-Unis, il craignait que l’Angleterre ne fût le cheval de Troie de cette puissance.

Il ouvrit ainsi la seconde grande crise de l’idée européenne, crise que son départ (28 avril 1969) n’a pas entièrement apaisée. Considérant qu’il était de l’intérêt de la France de développer des structures communautaires agricoles, il introduisit dans la diplomatie européenne, grâce à l’habileté de son ministre des Affaires étrangères, Maurice Couve de Murville, une technique réaliste, conforme à l’intérêt national, mais éliminant totalement le sentiment communautaire, et le Marché commun est devenu, en 1969, un forum où se débattent âprement les intérêts, et non plus le premier élément d’une construction européenne.

Les deux Europes

Aujourd’hui, les Européens optimistes croient que ces crises seront surmontées, car l’intérêt de l’Europe (vastes marchés, sécurité, monnaie) imposera l’union. Les pessimistes insistent sur l’ampleur des obstacles: résistance des entreprises marginales menacées par la concurrence internationale, difficultés pour la reconversion des ouvriers de ces entreprises, persistance du sentiment nationaliste même si ses symboles changent.

Vaut-il mieux continuer à développer l’Europe des Six avant d’y admettre d’autres membres? Faut-il l’élargir avant d’en accentuer la supranationalité? En fait, au moment où le «rideau de fer» s’ouvre plus largement que dans le passé, ne faut-il pas tendre vers une Europe groupant les pays de l’Est, allant même, selon la formule du général de Gaulle, de l’Atlantique à l’Oural? Ce sont les lentes évolutions de l’opinion publique, elle-même liée aux structures économiques et aux grandes forces politiques, qui seules peuvent résoudre ces problèmes.

L’idée d’Europe a suscité des débats entre historiens, mais surtout des débats politiques. Certains, tel Denis de Rougemont, présentent l’Europe comme une entité existant depuis des millénaires: «L’Europe est beaucoup plus ancienne que ses nations [...] L’Europe a exercé dès sa naissance une fonction non seulement universelle, mais de fait universalisante. Elle a fomenté le monde [...] L’Europe unie n’est pas un expédient moderne [...] mais c’est un idéal qu’approuvent depuis mille ans tous ses meilleurs esprits (Vingt-huit Siècles d’Europe ). Nous avons pour notre part critiqué cette thèse, estimant inexact que l’Europe ait «précédé» les nations. Il y a eu, à notre avis, une série de conceptions de l’Europe: notion géographique, Chrétienté, Europe des États, Europe des nationalités, Europe unie ou États-Unis d’Europe, en liaison avec les conditions politiques, socio-économiques et culturelles de chaque époque.

Sur les caractères communs distinguant l’Europe du reste du monde, il existe essentiellement deux grandes thèses – avec mille variantes: celle qui a été soutenue avec éclat, par exemple par Gonzague de Reynold ou Denis de Rougemont, selon laquelle on discerne une communauté de civilisation (sur l’étude de laquelle on peut disserter à l’infini); celle, plus pessimiste, selon laquelle l’originalité européenne vient de ce que seuls les Européens ont su conquérir le reste du monde. Comme l’a écrit Jean Monnet: «L’Europe a été pendant des siècles le centre de la culture, du pouvoir et de la domination universels.»

Sur le plan politique, on ne peut que signaler les principales divergences. L’idée d’unité de l’Europe a deux types d’adversaires: les partisans de l’indépendance absolue de l’État-nation, d’une part, qui refusent toute forme d’intégration, sinon de coopération (telle était l’attitude du général de Gaulle); les marxistes-léninistes, d’autre part, qui posent comme préalable la conquête du pouvoir par le prolétariat (cf. Lénine: «À propos du mot d’ordre des États-Unis d’Europe», août 1915, in Œuvres complètes , t. XXI, Moscou-Paris, 1960).

Les communistes, immédiatement après la Seconde Guerre mondiale, ont combattu les projets d’unification européenne en les accusant de préparer un «bloc occidental» hostile aux États socialistes.

Les partisans de l’unification appartiennent à de nombreuses écoles: socialistes, libéraux, démocrates-chrétiens. Les fédéralistes veulent de larges pouvoirs locaux et acceptent la notion d’États-Unis d’Europe. Certains pensent que la création d’une confédération d’États souverains est une étape nécessaire vers la création d’un gouvernement fédéral: l’unification que seule permet l’existence d’un pouvoir fort. Pour d’autres, l’unification doit commencer par l’intégration économique; ils estiment qu’une union politique en résultera nécessairement. D’autres encore veulent s’en tenir à une coopération. Sur les limites de l’Europe intégrée, des débats opposent les partisans de l’achèvement préalable de l’Europe des Six aux partisans de l’entrée immédiate de la Grande-Bretagne et aux partisans d’une «Europe de l’Atlantique à l’Oural». Enfin, l’Europe peut être une «troisième force», avec son équipement nucléaire propre (thèse du général Beaufre), ou se fier, comme le pense Jean Monnet, à l’armement américain et insister sur le partnership atlantique.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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